Henry David Thoreau, arpenteur de l’Être

Comme ses contemporains Whitman ou Emerson, Henry David Thoreau a délibérément cédé à l’une des plus folles tentations de son siècle : celle de l’universel. Tentation immodérée, tentative démesurée, ou plutôt sagesse d’un homme pour qui « l’autre côté du globe n’est que la demeure de notre correspondant » (entendez : celui qui nous correspond) ; car la portée universelle de la quête poursuivie par Thoreau ne s’établit pas sur le mode géographique – le fameux voyage transnational qui nous vaut, par exemple, un Valéry Larbaud. Non, l’universalité de Thoreau, ou disons mieux son chemin du réel est avant tout d’ordre spirituel. C’est à un voyage dans la proximité que nous convie l’auteur de Walden, un voyage dans la profondeur, une pérégrination introspective des pôles boréal et austral de l’Être. « Chaque homme, écrit-il, est un isthme ou un chenal encore inexploré par lui », et par l’une de ces formules dont il a le secret, il conseille : « Explorez vos plus hautes latitudes (…) Soyez un Christophe Colomb pour tous les continents et nouveaux mondes qui sont en vous, ouvrant de nouvelles passes, pas pour le commerce, mais pour la pensée. »

Cette odyssée de l’espace intérieur – Thoreau fera voile sur son propre horizon, attaché au mât comme Ulysse – est en fait une extase (du grec extasis, l’action de se tenir hors de soi), autrement dit une sortie, une échappée hors de l’humain vers l’ineffable. Nul doute d’ailleurs que Thoreau ait eu une parfaite conscience de ce fait, lui qui savait goûter, outre le paradoxe, ces « soirées délicieuses où le corps tout entier n’est plus qu’un sens et absorbe le plaisir par tous ses pores. »

Cette réorientation extatique, jubilatoire opérée par Thoreau repose en outre sur une profonde aspiration à la solitude, un grand désir d’éloignement – de la société, d’une certaine agitation, des vicissitudes de la vie quotidienne.

Le lieu où Thoreau édifia sa cabane. (Photo : wikipédia)

De fait, à l’heure où le Texas et la Floride sont admis dans l’Union, à l’heure où la première ligne de télégraphe relie déjà Washington à Baltimore – et très exactement (la précision vaut d’être apportée) le 4 juillet 1845, jour anniversaire de la Déclaration  d’indépendance – Henry Thoreau, diplômé de l’Université de Harvard et citoyen respectable de Concord, Massachussetts, décide de se retirer dans les bois, près de l’étang de Walden, afin de s’engager dans ce que le poète et écrivain Kenneth White, citant Coleridge, nomme une quête d’identité substantielle, cette « intuition des choses qui surgit quand nous nous trouvons unis au Tout ». « Je voulais, écrira plus simplement Thoreau, vivre profondément et sucer toute la moelle de la vie, vivre assez hardiment et à la spartiate pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain, tondre à ras, acculer la vie, et la réduire à sa plus simple expression. »

Cette retraite – qui fournira, avec le Journal, la matière vivante de Walden – durera deux ans, Thoreau ne se sentant pas l’âme d’un ermite, ayant surtout le désir de vivre pleinement d’autres expériences : « Je quittai les bois, expliquera-t-il, pour une aussi bonne raison que quand j’y étais venu. Peut-être me semblait-il que j’avais plusieurs autres vies à vivre, et je ne pouvais passer plus de temps dans celle-ci. »

Ces « autres vies » de Thoreau ne sont pas moins profondes, ni moins riches d’enseignements, dont une au moins connaîtra un retentissement posthume remarquable.

Vigoureusement apolitique, soucieux néanmoins, en amoureux de la loi et de l’ordre, de redéfinir les droits et les devoirs de l’individu vis-à-vis du gouvernement, Thoreau publiera en 1849 dans la revue Aesthetic Papers un court essai qui inspirera au XXe siècle l’action du Mahatma Gandhi, ainsi que celle du pasteur Martin Luther King : Civil Disobedience (« La désobéissance civile »), célèbre texte dans lequel l’homme de l’étang exprime son refus de coopérer avec un gouvernement qui admet notamment l’esclavage et fait la guerre au Mexique : « Je crois que nous devrions être hommes d’abord et sujets ensuite » (…) « La seule obligation qui m’incombe est de faire à toute heure ce que je crois être bien. »

Thoreau assiste donc de nombreux esclaves dans leur fuite vers le Canada, prononce plusieurs conférences anti-esclavagistes – dont le retentissant Plaidoyer pour John Brown en 1859 – mais… le plus clair de son temps, c’est encore à observer la nature autour de Concord qu’il le passe, à communier avec « l’Esprit de l’univers », à s’enivrer des vapeurs de ce « nectar divin » : « Ah, chère Nature, se souvenir, après un court oubli, de tes bois… »

Et sans doute est-ce cette dernière image de Thoreau, celle du Grand Appréciateur rivé à son sol natal, celle du promeneur jouissant du monde avec une parfaite allégresse et que rien ne peut contraindre à une « vulgaire tristesse », qui finalement contient, figure l’essentiel de sa personnalité. Une manière de vivre, d’être présent au monde et à soi-même, de fêter le corps et l’esprit, la simple joie d’être, ici et maintenant, ne faisant face qu’aux faits essentiels de la vie…

Thoreau, arpenteur de l’Être : une existence, un cheminement.

Nordine Haddad

(Texte initialement paru dans la revue Locus n°1 (1988))

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